On associe spontanément les hormones sexuelles aux ovaires, au cycle et à la fertilité. C’est oublier l’un de leurs principaux organes cibles : le cerveau. Les œstrogènes, la progestérone et la testostérone y agissent en permanence, sur l’humeur, la mémoire, le sommeil, la température et l’énergie des neurones.
Cette réalité change la lecture de la périménopause. Bouffées de chaleur, nuits fragmentées, irritabilité, oublis, baisse de moral : la plupart de ses symptômes naissent dans le cerveau. La neuroscientifique Roberta Brinton a proposé de décrire la périménopause comme une véritable transition neurologique.
L’essentiel
- Le cerveau porte de nombreux récepteurs aux œstrogènes et à la progestérone, en particulier dans l’hippocampe et le cortex préfrontal.
- Les œstrogènes soutiennent l’énergie des neurones et plusieurs messagers : sérotonine, dopamine, acétylcholine, noradrénaline.
- La progestérone est transformée en alloprégnanolone, qui renforce le GABA, le frein apaisant du système nerveux.
- Les bouffées de chaleur naissent dans l’hypothalamus, le thermostat du cerveau.
- Après la ménopause, l’imagerie montre une adaptation du cerveau, avec une récupération partielle de la matière grise.
Le cerveau, un organe truffé de récepteurs hormonaux
Pour agir sur une cellule, une hormone doit s’accrocher à un récepteur, une sorte de serrure dont elle est la clé. Le cerveau en porte un grand nombre, en particulier dans deux régions décisives : l’hippocampe, la région de la mémoire, et le cortex préfrontal, celle de l’attention, de la planification et du contrôle des émotions.
Les œstrogènes y disposent de trois types de récepteurs, appelés alpha, bêta et GPER. Les deux premiers agissent surtout lentement, en modifiant l’activité des gènes, mais existent aussi sous une forme fixée à la membrane. Ces formes membranaires et le GPER produisent des effets rapides, en quelques secondes, directement à la surface des neurones. Ensemble, ils favorisent la formation de nouvelles connexions entre neurones, les synapses, et des petites épines qui les portent.
La progestérone n’est pas en reste : ses récepteurs sont présents dans tout le cerveau et dans tous les types de cellules nerveuses. Ils interviennent dans l’humeur, l’inflammation, le fonctionnement des mitochondries et l’entretien de la myéline, la gaine qui protège les fibres nerveuses.
Les œstrogènes, chefs d’orchestre de l’énergie cérébrale
Le cerveau ne représente qu’environ 2 % du poids du corps, mais il consomme à lui seul de l’ordre de 20 % de l’énergie tirée du glucose. Il n’a aucune réserve propre et dépend d’un approvisionnement constant.
Les œstrogènes jouent un rôle clé dans cet approvisionnement. Ils favorisent l’entrée du glucose dans les neurones et soutiennent le travail des mitochondries, les centrales énergétiques des cellules. Pour l’équipe de Roberta Brinton, l’estradiol agit comme un régulateur central du métabolisme énergétique du cerveau. Quand il fluctue puis diminue, ce système perd temporairement son pilote.
Ce que montre l’imagerie
Les travaux de la neuroscientifique Lisa Mosconi, à New York, en donnent une image concrète. Chez 43 femmes de quarante à soixante ans, la consommation de glucose du cerveau était plus faible chez les femmes en périménopause et après la ménopause que chez celles encore en préménopause, dans des régions précisément vulnérables à la maladie d’Alzheimer.
Une étude ultérieure a montré un résultat plus rassurant : après la ménopause, ces marqueurs se stabilisent et le volume de matière grise se reconstitue en partie dans plusieurs régions clés. Les femmes chez qui cette récupération était la plus nette conservaient les meilleures performances cognitives. Le cerveau s’adapte.
Ces études restent de petite taille, et leurs résultats demandent confirmation. Elles ont néanmoins le mérite de montrer que la transition se voit dans le cerveau, et qu’elle n’est pas définitive.
Les œstrogènes et les messagers du cerveau
Les œstrogènes influencent la fabrication et l’action de plusieurs neurotransmetteurs, les messagers chimiques des neurones :
- La sérotonine, messager de l’apaisement et de la régulation de l’humeur, dont ils stimulent la fabrication et renforcent les récepteurs. C’est aussi d’elle que dérive la mélatonine, l’hormone du sommeil.
- La dopamine, messager de la motivation, de l’intérêt et de l’attention.
- L’acétylcholine, qui consolide les souvenirs dans l’hippocampe.
- La noradrénaline, messager de l’éveil et de la concentration.
Quand les œstrogènes fluctuent, l’ensemble de ces systèmes perd en stabilité. Les conséquences dépendent de la sensibilité de chacune : certaines femmes ressentent surtout le versant de l’humeur, d’autres celui de l’attention ou du sommeil.
Le thermostat du cerveau
La bouffée de chaleur elle-même est un phénomène cérébral. La température du corps est réglée par l’hypothalamus, une petite région située à la base du cerveau. La baisse des œstrogènes le rend plus sensible : il juge à tort la température trop élevée et ouvre les vaisseaux de la peau pour évacuer la chaleur. Trente secondes à quelques minutes de chaleur intense, puis des sueurs, puis souvent une sensation de froid.
Ce n’est pas anodin pour le reste du cerveau. Chez 29 femmes équipées d’un capteur, le nombre de bouffées mesurées objectivement prédisait les performances de mémoire verbale. Les femmes ne détectaient elles-mêmes que 60 % de leurs bouffées.

La progestérone, le frein apaisant
Une partie de la progestérone est transformée dans le cerveau en alloprégnanolone. Cette molécule se fixe sur les récepteurs du GABA, le principal messager apaisant du système nerveux, et en renforce l’action. Elle a un effet anxiolytique, favorise le sommeil et participe à l’extinction de la réponse au stress.
Son importance clinique est aujourd’hui démontrée dans un autre contexte : une forme injectable d’alloprégnanolone a été autorisée dans le traitement de la dépression du post-partum, une autre période de chute hormonale brutale.
À la périménopause, la progestérone est la première à baisser, parce que les ovulations deviennent de moindre qualité. Ce n’est pas tant le niveau bas qui est mal toléré que les variations brutales : le cerveau s’ajuste à ce qu’il reçoit, et le retrait soudain d’un soutien est plus difficile à vivre qu’une baisse stable. Les chercheurs font l’hypothèse que ces fluctuations des neurostéroïdes rendent l’axe du stress plus réactif, ce qui contribuerait à la vulnérabilité de l’humeur à cette période.
La testostérone et la DHEA
La testostérone n’est pas une hormone réservée aux hommes. Chez la femme, elle est produite par les ovaires et les surrénales, et ses récepteurs sont présents dans le cerveau. Une étude récente menée chez 294 personnes d’âge moyen, dont 83 % de femmes, a associé chez elles un taux plus élevé de testostérone à un débit sanguin cérébral plus élevé. Ces observations restent préliminaires : le consensus international de 2019 ne reconnaît qu’une seule indication à la testostérone chez la femme, la baisse du désir sexuel après la ménopause.
La DHEA, fabriquée par les surrénales, est le précurseur à partir duquel le corps fabrique une partie de ses androgènes et de ses œstrogènes. Elle diminue régulièrement dès le début de l’âge adulte, indépendamment de la ménopause. Malgré sa réputation, une revue Cochrane n’a retrouvé aucun bénéfice démontré de sa supplémentation sur la mémoire ou la concentration chez des personnes de plus de cinquante ans.
Ce que l’on peut soutenir par l’alimentation et l’hygiène de vie
Les hormones ne sont pas seules en cause : les messagers du cerveau ont besoin de matériaux pour être fabriqués et d’énergie pour fonctionner.
- Des protéines réparties sur la journée : la dopamine, la noradrénaline et la sérotonine se fabriquent à partir d’acides aminés.
- Du DHA, le principal oméga 3 du cerveau : petits poissons gras trois fois par semaine, sardines, maquereaux, harengs.
- Des glucides lents, qui fournissent au cerveau un flux de glucose régulier, sans pics ni chutes.
- Du magnésium et de la vitamine B6, indispensables à la fabrication de la sérotonine et du GABA.
- Du fer et de la vitamine B12, dont les manques retentissent sur la dopamine et la mémoire.
- Un sommeil protégé, pendant lequel se consolident les souvenirs.
- Une activité physique quotidienne : un an de marche régulière a augmenté de 2 % le volume de l’hippocampe chez 120 adultes.
Ce qu’il faut retenir
Le cerveau est l’un des principaux organes cibles des hormones sexuelles. Les œstrogènes y pilotent l’énergie des neurones, les connexions et plusieurs messagers chimiques, la progestérone y soutient le frein apaisant du GABA. La périménopause, en faisant fluctuer ces deux hormones, est autant une transition neurologique qu’une transition gynécologique.
La bonne nouvelle est double : le cerveau s’adapte après la ménopause, et une partie de ce dont il a besoin pour traverser cette période se trouve dans l’assiette.
Questions fréquentes
Quel est le rôle des œstrogènes dans le cerveau ?
Les œstrogènes favorisent l’utilisation du glucose par les neurones, soutiennent les mitochondries, stimulent la formation de connexions entre neurones et influencent la fabrication de plusieurs messagers chimiques, dont la sérotonine, la dopamine et l’acétylcholine.
Pourquoi la progestérone a-t-elle un effet apaisant ?
Une partie de la progestérone est transformée dans le cerveau en alloprégnanolone, une molécule qui renforce l’action du GABA, le principal messager apaisant du système nerveux. Sa baisse à la périménopause rend la réaction au stress plus rapide et plus intense.
La périménopause abîme-t-elle le cerveau ?
Les études d’imagerie montrent des changements pendant la transition, notamment de la consommation de glucose, mais aussi une stabilisation et une récupération partielle du volume de matière grise après la ménopause. Il s’agit d’une période d’adaptation plutôt que d’un déclin.
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Pour aller plus loin
L’alimentation du cerveau, le sommeil et la gestion du stress à cette période sont au cœur de mon accompagnement :
Références
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Article rédigé par Clara Materne, nutrithérapeute spécialisée en hormonologie féminine et fonctionnelle, formatrice, fondatrice de Materne Integrative à Liège.