Pendant longtemps, la graisse a été décrite comme un simple réservoir : un tissu qui stocke l’énergie en trop et la restitue quand il en manque. Cette vision a volé en éclats en 1994, avec la découverte de la leptine, une hormone fabriquée par les cellules graisseuses elles-mêmes. Depuis, la liste n’a cessé de s’allonger.
Le tissu adipeux est aujourd’hui considéré comme un organe endocrine à part entière. Il sécrète des messagers qui renseignent le cerveau sur l’état des réserves, règlent la sensibilité à l’insuline, entretiennent ou éteignent l’inflammation. Il transforme aussi des hormones produites ailleurs, et c’est là que se joue un point capital pour la femme : après la ménopause, la graisse devient l’une des principales sources d’œstrogènes de l’organisme.
Trois acteurs méritent d’être regardés de près : les hormones de la satiété, l’insuline dans la graisse viscérale, et l’aromatase.
L’essentiel
- Le tissu adipeux est un organe endocrine : il fabrique des hormones comme la leptine et l’adiponectine.
- La leptine informe le cerveau que les réserves sont suffisantes ; en cas d’excès de graisse, elle abonde mais n’est plus entendue.
- La graisse viscérale libère acides gras et messagers inflammatoires vers le foie et entretient la résistance à l’insuline.
- Après la ménopause, l’aromatase du tissu adipeux en fait l’une des principales sources d’œstrogènes.
- À la transition ménopausique, la graisse viscérale augmente : le tour de taille renseigne mieux que la balance.
Un organe qui parle au cerveau : la leptine
La leptine est produite par les adipocytes, les cellules graisseuses, en quantité proportionnelle à leur remplissage. Elle circule dans le sang jusqu’à l’hypothalamus, la petite région du cerveau qui pilote l’appétit, la température et une partie des hormones. Son message est simple : les réserves sont suffisantes, la prise alimentaire peut diminuer et la dépense peut se maintenir.
Sa découverte, publiée dans Nature par l’équipe de Jeffrey Friedman, est partie d’une souris génétiquement incapable de la fabriquer. Ces animaux mangent sans fin et deviennent massivement obèses : leur cerveau ne reçoit jamais le signal que les réserves sont pleines.
Pourquoi la leptine ne suffit pas à faire maigrir
On aurait pu en conclure que les personnes en surpoids manquent de leptine. C’est l’inverse. Dès 1996, une étude comparant 136 personnes de poids normal à 139 personnes obèses a retrouvé des taux moyens de 31,3 ng/mL chez les secondes contre 7,5 ng/mL chez les premières, avec une corrélation très étroite entre leptine et pourcentage de masse grasse.
Autrement dit, la leptine est bien là, et en abondance. C’est le cerveau qui ne l’entend plus. On parle de résistance à la leptine, une notion qui recouvre en réalité plusieurs phénomènes distincts, et dont une partie est elle-même provoquée par l’excès de graisse. La cause et la conséquence s’entretiennent.
La ghréline, le contrepoint venu de l’estomac
Face à la leptine, il faut citer la ghréline. Elle n’est pas produite par la graisse mais par l’estomac, et elle porte le message inverse : il est temps de manger. Les deux hormones fonctionnent en balance.
Le sommeil illustre bien ce dialogue. Les travaux de l’équipe d’Eve Van Cauter ont montré que deux nuits écourtées font baisser la leptine et monter la ghréline, avec une faim et un appétit accrus, surtout pour les aliments denses en calories et riches en glucides. L’étude portait sur de jeunes hommes, mais les nuits plus légères de la périménopause pourraient s’inscrire dans ce même mécanisme.
La leptine, signal d’autorisation pour les hormones sexuelles
Le rôle de la leptine dépasse l’appétit. Elle informe aussi l’axe hormonal de la reproduction que l’organisme dispose d’assez d’énergie pour assurer un cycle, une ovulation, une éventuelle grossesse. Quand elle s’effondre, chez les femmes très minces ou en déficit énergétique, les règles peuvent disparaître. Ce versant est développé dans l’article consacré aux excès et aux défauts de graisse.
L’adiponectine, l’hormone qui baisse quand la graisse augmente
L’adiponectine est fabriquée exclusivement par les adipocytes. Elle améliore la sensibilité à l’insuline, favorise l’utilisation des graisses comme carburant et exerce une action anti-inflammatoire.
Son comportement a d’abord surpris les chercheurs, au point d’être qualifié de paradoxal : alors qu’elle n’est produite que par la graisse, son taux sanguin est plus bas chez les personnes obèses. Plus le tissu adipeux s’étend, moins il produit cette hormone protectrice. C’est l’un des signes les plus nets qu’une graisse en excès n’est pas seulement plus volumineuse, elle change de fonctionnement.
Graisse viscérale et insuline : un dialogue qui s’emballe
L’insuline est connue comme l’hormone qui fait entrer le sucre dans les cellules. C’est aussi une hormone de stockage. Dans le tissu adipeux, elle freine la lipolyse, c’est-à-dire la libération des graisses stockées vers le sang, et favorise leur mise en réserve.
Toutes les graisses ne répondent pas de la même façon à ce signal. La graisse viscérale, celle qui se loge autour des organes de l’abdomen, est plus active : elle libère plus facilement ses acides gras, et une partie de son sang se draine directement vers le foie par la veine porte.
Ce que reçoit le foie
C’est ce que l’on appelle l’hypothèse portale. Le foie reçoit en première ligne les acides gras et les messagers inflammatoires de la graisse viscérale. Il y répond en devenant lui-même moins sensible à l’insuline, en fabriquant davantage de glucose et de triglycérides, et en stockant des graisses dans ses propres cellules.
Une étude menée chez 25 personnes en obésité sévère a mesuré directement le sang de la veine porte au moment d’une intervention chirurgicale. L’interleukine 6, un messager de l’inflammation, y était environ 50 % plus élevée que dans le sang artériel, et son taux portal était corrélé à la CRP, le marqueur sanguin de l’inflammation générale.
Cette hypothèse doit être présentée avec nuance : la majorité des acides gras qui arrivent au foie viennent en réalité de la graisse sous-cutanée, la part viscérale, de moins de 10 % à près de 50 % selon les personnes, augmentant avec la quantité de graisse viscérale. Elle reste néanmoins une clé de lecture solide pour comprendre pourquoi quelques centimètres de ventre pèsent plus lourd sur la santé métabolique que quelques kilos sur les hanches.
Le cercle de l’insulinorésistance
Le mécanisme s’entretient de lui-même. Une graisse viscérale abondante libère des acides gras et des molécules inflammatoires, en particulier l’interleukine 6, tandis que le TNF alpha agit surtout localement, au sein du tissu. Ces molécules rendent les cellules moins sensibles à l’insuline. Le pancréas compense en sécrétant davantage d’insuline. Et cette insuline en excès favorise à son tour le stockage.
Un dernier acteur s’invite dans ce cercle : le cortisol. Le tissu adipeux possède une enzyme, la 11 bêta HSD1, qui réactive localement la cortisone en cortisol. Une graisse viscérale peut ainsi baigner dans un excès de cortisol sans que le taux sanguin soit élevé. Chez la souris, une surexpression de cette enzyme limitée au seul tissu adipeux suffit à produire une obésité abdominale et un diabète.
L’aromatase : quand la graisse fabrique des œstrogènes
L’aromatase est une enzyme qui transforme les androgènes, les hormones dites masculines présentes aussi chez la femme, en œstrogènes. Avant la ménopause, l’essentiel des œstrogènes vient des ovaires. Après, la situation s’inverse.
Les travaux d’Evan Simpson l’ont bien établi : après la ménopause, l’estradiol n’est plus principalement une hormone circulante. Il est fabriqué sur place, dans le tissu adipeux, y compris celui du sein, dans l’os, les vaisseaux et le cerveau, et il agit localement. Le taux sanguin reflète cette production plus qu’il ne la commande.
Une enzyme à double tranchant
Cette production périphérique a un versant protecteur. Elle maintient un apport d’œstrogènes à des tissus qui en dépendent, l’os en premier lieu.
Elle a aussi un versant moins favorable. Une réanalyse de neuf études prospectives, portant sur 663 cas de cancer du sein et 1 765 témoins après la ménopause, retrouve un risque doublé chez les femmes dont l’estradiol sanguin est le plus élevé, et multiplié par 2,58 pour l’estradiol libre. Dans le tissu mammaire de femmes en surpoids ou obèses opérées d’un cancer du sein, l’inflammation de la graisse s’accompagne d’une aromatase plus active. L’inflammation stimule l’enzyme, l’enzyme produit des œstrogènes sur place, et le tissu mammaire y est exposé en continu.
On lit souvent que le corps stockerait volontairement de la graisse en périménopause pour compenser la baisse des œstrogènes. L’idée est séduisante, mais elle n’est pas démontrée. Ce qui est établi, c’est que la quantité et surtout la qualité du tissu adipeux conditionnent la production d’œstrogènes une fois les ovaires au repos.
Ce qui change à la périménopause
La baisse des œstrogènes ne modifie pas seulement la quantité de graisse, elle modifie sa répartition. Une étude a suivi 156 femmes pendant quatre ans, au scanner, avec une mesure de la dépense énergétique chez 34 d’entre elles. Toutes ont gagné de la graisse sous la peau. Mais seules celles qui sont devenues ménopausées pendant le suivi, soit 51 femmes, ont vu leur graisse viscérale augmenter, avec une utilisation des graisses comme carburant réduite de 32 %.
La grande cohorte américaine SWAN va dans le même sens : au moment de la transition, la vitesse de prise de masse grasse double et la masse maigre commence à diminuer, alors que le poids, lui, n’accélère pas. La balance ne montre presque rien de ce qui se joue réellement.
La graisse qui s’accumule dans le ventre est précisément celle qui produit le moins d’adiponectine, le plus de messagers inflammatoires, et qui dialogue le plus directement avec le foie.

Sur quoi agir ?
Chacun de ces mécanismes indique un levier concret.
- Mesurer son tour de taille. Un consensus international recommande de le considérer comme un véritable signe vital, au même titre que la tension. Il renseigne sur la graisse viscérale bien mieux que le poids ou l’indice de masse corporelle.
- Viser la charge en sucres plutôt que le gras. Pas de sucre à jeun, un petit-déjeuner protéiné, les crudités et les légumes en début de repas, les féculents en fin d’assiette, le sucré en dessert et jamais seul.
- Des protéines à chaque repas. Elles entretiennent le muscle, principal consommateur de glucose de l’organisme, et rassasient.
- Dix minutes de marche après le repas. Le muscle qui travaille capte le sucre sans réclamer autant d’insuline, au moment même où il arrive.
- Un travail en résistance régulier, des mouvements contre une charge, des élastiques suffisent, pour limiter la fonte musculaire de la transition.
- Protéger le sommeil, qui conditionne directement l’équilibre entre leptine et ghréline.
- Des oméga 3 et des polyphénols au quotidien (petits poissons gras, huile de colza, légumes colorés, épices) pour limiter l’inflammation de fond qui entretient tout le cercle.
Les régimes très restrictifs, à l’inverse, font perdre du muscle en même temps que de la graisse et ne sont pas indiqués à cette période sans encadrement.
Ce qu’il faut retenir
La graisse n’est pas un tissu inerte. Elle informe le cerveau par la leptine, protège la sensibilité à l’insuline par l’adiponectine, réactive le cortisol, et fabrique des œstrogènes grâce à l’aromatase. Quand elle s’accumule autour des organes, ces fonctions se dérèglent : la leptine n’est plus entendue, l’adiponectine baisse, l’inflammation s’installe et le foie en subit les conséquences.
La périménopause est précisément le moment où la répartition de la graisse change. Comprendre ce qu’elle fabrique permet de cesser de la regarder uniquement sur la balance, et de s’intéresser à ce qui compte vraiment : où elle se loge, et dans quel état elle se trouve.
Questions fréquentes
Quelles hormones le tissu adipeux produit-il ?
Le tissu adipeux produit principalement la leptine, qui informe le cerveau de l’état des réserves, et l’adiponectine, qui améliore la sensibilité à l’insuline. Il sécrète aussi des messagers inflammatoires comme l’interleukine 6, réactive le cortisol grâce à l’enzyme 11 bêta HSD1 et fabrique des œstrogènes grâce à l’aromatase.
Pourquoi la graisse viscérale est-elle plus problématique que celle des hanches ?
La graisse viscérale, située autour des organes, est plus active et plus inflammatoire. Une partie de son sang se draine directement vers le foie, qui reçoit en première ligne ses acides gras et ses messagers inflammatoires, ce qui favorise la résistance à l’insuline. La graisse des hanches joue plutôt un rôle de zone tampon protectrice.
Qu’est-ce que l’aromatase ?
L’aromatase est une enzyme qui transforme les androgènes en œstrogènes. Après la ménopause, elle est très active dans le tissu adipeux, qui devient l’une des principales sources d’œstrogènes de l’organisme. Une graisse abondante et inflammée augmente cette production au contact de tissus sensibles comme le sein.
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Pour aller plus loin
Les leviers alimentaires de la périménopause, la répartition des repas et l’entretien de la masse musculaire sont travaillés de façon individualisée dans mon accompagnement :
Références
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Article rédigé par Clara Materne, nutrithérapeute spécialisée en hormonologie féminine et fonctionnelle, formatrice, fondatrice de Materne Integrative à Liège.